Rien. La journée de Karla aurait pu se résumer à cet unique mot. Rien dans son réfrigérateur pour le petit déjeuner. Rien dans sa boîte aux lettres. Personne à la station de bus, et pas de bus non plus. Rien à l'ANPE pour elle. Aucun message sur sa boîte vocale. Le vide absolu, le néant total... La jeune femme soupira et s'assit à la terrasse d'un bistrot. Le soleil s'efforçait de briller aux travers des nuages de ce mois de mars parisien. Elle commanda un café qu'elle but sans plaisir. Au moment de régler l'addition, elle ne fut pas surprise de constater qu'il n'y avait plus rien dans son porte-monnaie. Elle fit un chèque pour 1,90 euros. Sa longue silhouette s'éloigna rapidement, un peu honteuse de sa pauvreté. Quand retrouverait-elle les planches des défilés? Quand sentirait-elle de nouveau la chaleur des projecteurs et le souffle des ventilateurs sur sa peau dorée? Quand enfilerait-elle à nouveau ces superbes tenues de soirée qui lui allaient pourtant si bien? La jeune mannequin pénétra dans le hall de son petit immeuble et grimpa au cinquième étage, sous les combles. Les escaliers étaient étroits et glissants, la rembarde désagréablement humide. Rien ne lui plaisait dans cet endroit, mais ses finances ne lui permettaient pas d'espérer mieux. Karla poussa la porte de sa chambre. Un ordre spartiate y régnait. Il n'y avait presque rien à ranger : quelques vêtements, une dizaine de livres, un journal intime à moitié dissimulé sous l'oreiller. Accrochant son petit blouson en cuir à la patère derrière la porte, la jeune femme se sentit inspirée pour laisser quelques pensées dans son cahier personnel. Elle s'installa le mieux qu'elle put et prit une nouvelle page.
Je m'ennuie. Les journées sont interminables. Paris est une ville bien triste dans la journée. Pourtant, elle brille tellement le soir! Je n'en peux plus d'attendre qu'on me remarque, j'en ai assez d'être la vedette d'un soir. Je vaux mieux que ça. Mais quand s'en rendront-ils compte?! Je ne fais rien de mes journées. Et rien de mes nuits. J'attends. Dans cette piaule sordide. Je hais cet endroit. Je voudrais qu'il disparaisse. En fait, j'ai peur : et si c'était moi qui disparaissais? Et si personne ne se souvenait de moi? C'est peut-être pour ça que les agents ne me rappellent pas...
Les yeux bruns veloutés de Karla se voilèrent légèrement. Une larme franchit la barrière de ses longs cils soulignés de noir. Disparaître. Cette idée la hantait depuis plusieurs semaines et devenait oppressante. Elle se sentait attirée dans le tourbillon de la vacuité de son existence. Plus elle espérait s'en sortir, moins elle en avait l'opportunité. Et à présent, elle baissait sciemment les bras, se laissant aller à ne plus rien faire. Le simple fait de se rendre à l'ANPE tous les deux jours devenait un véritable effort. Même en cet instant, elle savait qu'elle allait devoir se relever pour trouver quelques miettes à grignoter dans son réfrigérateur, et elle se demandait si elle en serait encore capable. Tout lui pesait...
A l'extérieur, le soleil déclinait derrière les toits de Paris, laissant les premières ombres de la nuit s'emparer du petit vasistas. Des antennes et des paraboles dessinaient d'étranges ombres dans la petite pièce. Quelques pigeons s'envolèrent, et leurs ailes semblèrent se glisser dans la chambre de Karla jusqu'à frôler son visage. Elle frissonna et, d'un bond, atteignit l'interrupteur. La lumière fusa, crue, chassant les ailes noires. Karla porta la main à sa poitrine pour calmer les battements rapides de son cœur... Elle devenait coutumière de type de stress depuis qu'elle vivait seule, et certaines phobies enfantines refaisaient peu à peu surface. Mais elle n'avait personne à qui en parler. Elle n'avait même jamais été aussi seule : à la mort de sa mère, la jeune femme avait quitté Rennes pour tenter sa chance à Paris. Elle y avait laissé le peu d'amis qu'elle avait et qui l'oubliaient peu à peu.
Puisqu'elle était debout, elle se décida à ouvrir son minuscule réfrigérateur. Elle put y contempler un désert alimentaire impressionnant : une pomme représentait la seule oasis de satiété pour la soirée. Elle l'attrapa et repoussa la porte de son petit désert personnel. La lumière du réfrigérateur s'éteignit. Celle de sa chambre aussi. Karla lança un regard inquiet vers l'ampoule qui pendait du plafond fissuré, puis vers l'interrupteur. Elle alla le renclencher. La lumière revint. Etonnée mais rassurée, la jeune mannequin retourna sur son lit.
Dehors, le vent s'était mis à souffler, balottant les antennes. La plus proche penchait parfois vers le vasistas comme les branches d'un vieil arbre décharné. Un courant d'air frais traversa la chambre. Karla frissonna et se glissa toute habillée sous sa couette, le cœur de nouveau en panique. Elle se saisit de la télécommande de la petite télé qui trônait dans un coin de la chambre de bonne et appuya fébrilement sur un bouton. Un visage verdâtre, entouré d'écailles acérées, apparût sans prévenir. La jeune femme femme sursauta et empoigna sa couette, prête à trouver un dérisoire refuge au fond de son lit. Le visage grimaça de douleur et disparut de l'écran. Trois charmantes sorcières prirent sa place.
Karla se sentit soudainement stupide d'avoir ainsi eu peur d'une simple série américaine. Elle croqua dans sa pomme en refusant d'entendre le lancinant avertissement du vent à l'extérieur. Elle était adulte. Elle était chez elle. Dans une petite pièce où personne ne pouvait se dissimuler. Entourée de quelques voisins prompts à réagir en cas de bruit. De quoi avait-elle peur?!
Le vent redoubla de violence. La télévision diffusait le générique de la série et annonçait le journal télévisé quelques minutes plus tard. La lumière sauta de nouveau. Mais la télévision resta allumée. Karla faillit rester sous sa couette, mais elle refusa une nouvelle fois de céder à ses peurs et se leva pour aller abaisser l'interrupteur. Pour la seconde fois. Un frisson glaciale la saisit : rabaisser l'interrupteur?! Encore?! Mais, pourquoi se relevait-il tout seul? Etait-ce un problème mécanique? ou autre...? "C'est un problème mécanique." se répéta plusieurs fois la jeune femme, la main sur le petit levier. L'installation datait des années cinquante, rien d'étonnant à ce que ce genre de soucis ne surviennent...
C'est à cet instant que l'on frappa à son vasistas. Ou plutôt que des ongles le tapotèrent, émettant un irritant cliquetis. Karla sursauta, oubliant totalement de rallumer la lumière, luttant de toutes ses forces pour ne pas plonger dans son lit. Son cœur bondissait dans sa poitrine, le sang battait à ses tempes, assourdissant. Pourtant elle ne vit rien. Tout était sombre dehors. Elle ne voyait même plus les chambres allumées de l'immeuble d'en face. La jeune mannequin comprit alors que ce n'était pas la nuit qui voilait son vasistas, mais quelqu'un ou... quelque chose? Sans plus réfléchir, elle se rua à l'extérieur de sa chambre et dévala l'escalier.