Il faisait un temps de chien. En fait, plutôt un temps à ne pas mettre un chien dehors. Hormis ceux qu'il fallait bien sortir de leurs appartements deux ou trois fois par jour... Difficile sous la pluie de maîtriser les bourrasques du vent dans le large parapluie et le canidé qui tirait en sens inverse au bout de sa laisse, indifférent à la pluie qui ruisselait sur son pelage brun. C'est pourquoi Nicole avait abandonné l'idée de prendre un parapluie depuis longtemps. En fait, depuis le jour où elle avait eu Marcel. Ou plutôt qu'elle l'avait trouvé, tout petit, dans une poubelle non loin de son immeuble. Alertée par ses couinements, elle n'avait su résister devant l'horreur de sa situation et sa bouille ronde aux yeux encore clos... A ses côtés, deux petits cadavres attestaient de l'incommensurable bonté de l'humanité...
Enfermée dans un long imperméable beige dont elle maintenait le col bien fermé d'une main, Nicole implorait Marcel de se dépêcher afin qu'ils puissent tous deux regagner le cossu petit appartement parisien. La pluie avait lissé sa longue chevelure brune qui collait à l'imperméable jusqu'à la ceinture, et martyrisait son mascara non waterproof. Difficile aussi, sous la pluie, au 21ème siècle, d'avoir un mascara waterproof dont les labels garantissaient tout à la fois qu'il n'était pas testé sur des animaux, qu'il était conçu avec des produits bio et répondait aux normes du commerce équitable...!
Nicole jeta un coup d'œil à sa silhouette détrempée dans la vitrine d'une boulangerie fermée et soupira : elle ressemblait à un rat mouillé. Et la lumière crue du réverbère n'arrangeait rien à son image.
- Marcel, par pitié : on va attraper la mort! gémit-elle alors que son chien continuait à fureter au lieu de s'occuper de sa "petite affaire" du soir.
C'est alors qu'elle aperçut sa silhouette dans la vitrine. Il passait sur le trottoir d'en face, les mains enfoncées dans son blazer marine, son jean mouillé jusqu'aux genoux : il semblait tout aussi trempé qu'elle! Il était le seul à se promener ainsi, aussi tard le soir. Pourtant lui n'avait pas de chien à sortir! Où allait-il? D'où venait-il? Pourquoi ne parvenait-elle pas à détacher son regard de lui? Cette silhouette, cette démarche... Il releva légèrement la tête et regarda dans sa direction. Le cœur de Nicole loupa un battement : lui! Il continuait de marcher, le regard de nouveau rivé au sol comme si la pluie l'épargnerait s'il se faisait plus discret. Ne l'avait-il pas reconnue? Il allait bientôt être trop loin. Peut-être même tournerait-il au coin de la rue? N'y tenant plus, elle cria son prénom. Il se figea et se retourna. De loin, Nicole eut l'impression de ne lire aucune surprise dans son regard, comme s'il avait attendu qu'elle l'appelle. Comme s'il avait voulu lui laisser le choix. Ou une chance de ne pas crier son nom?
Marcel tira soudainement en direction de l'appartement... Nicole lui résista.