Chers blogonautes,
"Chose promise, chose due" aimait dire ma grand-mère. Voici, avec l'accord des EMC, et pour notre plus grand plaisir mutuel (je l'espère !), la suite des aventures de Marjolaine.
J'attends bien évidemment toutes vos critiques (sans chichis !) en bas de cette page !
Je vous souhaite une très bonne lecture !
Chapitre 2
Marjolaine tergiversait dans sa chambre. Elle avait ouvert sa large armoire où s'alignaient, dans un ordre militaire, toutes ses affaires. Triées par genre et... par couleur! Encore une maniaquerie qu'elle tenait de sa mère! Après avoir laissé ses yeux errer sur la pile des jeans qu'elle affectionnait tout particulièrement, la jeune femme avait finalement tendu la main vers les quelques robes accrochées du côté de la penderie. Elle avait promis à sa tante d'aller à cette soirée, et elle tiendrait parole. Elle allait même faire son possible pour lui faire honneur. Elle attrapa donc une simple mais élégante petite robe noire qu'elle enfila sur le champ. Marjolaine capta son reflet dans le miroir de la porte intérieure de son armoire et ne fut totalement satisfaite. Certes, la robe dévoilait la courbe gracieuse de son cou et d'une grande partie de son dos, détournant habilement l'attention masculine de cette poitrine ronde qu'elle n'aurait jamais, mais elle restait une "petite bonne femme" d'un mètre cinquante-cinq. Et il était hors de question qu'elle aille se percher sur des talons hauts! De toute façon, elle était incapable de marcher avec ce genre d'échasses! Elle attrapa donc une simple paire de balerines noires qui se mariaient cependant très bien avec sa robe. Avant de sortir de sa chambre à coucher, elle eut un regard navré vers son ordinateur : elle aurait mille fois préféré rester devant son écran ce soir. Ne travaillant pas demain, elle aurait pu se permettre de fignoler son tapuscrit jusque tard dans la nuit, peut-être même aurait-elle eu le temps de relire le début de la seconde partie?
La sonnerie du téléphone la sortie de ses regrets. C'était tante Judith...
- Alors ma grande? Prête pour ton grand soir? fit la tata d'un ton enjoué.
"On croirait que c'est elle qui va aller à cette saleté de fête!" ne put s'empêcher de penser Marjolaine en retenant un soupir d'exaspération.
- Presque! répondit la jeune femme avec le plus d'enthousiasme possible.
- Bon, je sais que cela ne t'enchante pas trop... commença Judith.
"Ca s'entend tant que ça?" pensa ironiquement la romancière.
- Mais tu verras qu'un jour, tu me remercieras! conclut la femme d'un ton persuasif.
- Oui tata. Bon, si je ne veux pas être en retard, faut que je parte! coupa court Marjolaine, à la limite de l'agacement.
Quelques minutes plus tard, armée de son sac à main et de tout son courage, la jeune romancière quittait sans entrain son appartement.
La mer était haute. Elle roulait, presque en silence, sous le ciel étoilé. Dans une heure à peine elle reprendrait son éternel va-et-vient.
Dans sa petite voiture noire, Marjolaine longeait à faible allure la plage du port. Elle avait ouvert sa fenêtre malgré le vent automnal qui lui mordait la peau. Elle aimait cet endroit plus que tout au monde, et ce malgré tout ce qu'il recélait encore de souffrances. Le bruit des vagues qui s'échouaient sur la plage, le cri de quelques mouettes noctambules, et à présent le doux entrechoc des bâteaux contre les quais du petit port, tout lui était familier. Elle vivait ici depuis toujours, entourée par des parents attentifs bien que son métier amenât souvent sa mère à voyager.
Japonaise née au pays du Soleil Levant, puis éloignée des siens pour terminer ses études en France, Akasuki était tombée follement amoureuse de la Vendée et de son jeune et séduisant professeur de français. Elle avait très vite décidé de tout quitter pour rester dans ce pays qui la fascinait, en compagnie de l'homme qu'elle aimait et de la petite fille qui grandissait déjà dans son ventre. Marjolaine était née en avril, peu de temps avant la dernière partie des examens de la Maîtrise de français que convoîtait sa mère. La petite nippone, acharnée et persévérante, se tua à la tâche pendant les deux mois qui suivirent, bien décidée à réussir à s'occuper de son nouveau-né et à passer avec succès sa Maîtrise. Ce qu'elle fit au mois de juin de la même année.
Thierry, son père, attendait à l'entrée de la faculté, sa fille serrée contre lui, priant pour que sa femme, épuisée par le manque de sommeil, réussisse à convaincre le jury de son excellence. Quand elle descendit les marches du bâtiment, un paisible sourire flottait sur ses lèvres, rassurant immédiatement son époux. Jamais elle ne lui raconta son entretien, tout comme elle ne lui avoua jamais qu'elle avait eu une note excellente, bien supérieure à celle qu'il avait lui-même obtenu quelques années auparavant. Il était dans l'éducation des femmes japonaises de ne pas paraître meilleure que leur conjoint... Ce fût ainsi que sa mère entra dans une grande école qui fit d'elle une traductrice reconnue, maîtrisant parfaitement le français, le japonnais, mais aussi l'anglais et l'italien. Elle se mit à beaucoup voyager, emmenant parfois Marjolaine avec elle quand elle fut un peu plus grande.
Cependant, la jeune Marjolaine comprit très vite qu'elle ne souhaitait pas mener une vie aussi trépidante que celle de sa mère. Elle aspirait au calme et, contrairement à beaucoup de ses compatriotes, ne sentait pas en elle une ambition démesurée. Ce fut pourquoi, lorsque sa tante Judith l'emmena sur ses pas découvrir le métier d'infirmière, Marjolaine y trouva rapidement tout ce à quoi elle aspirait : un travail utile, méticuleux, où elle pourrait rester elle-même...
Parallèlement, Thierry, bienheureux père et mari, continuait de donner ses cours dans l'université où il avait rencontré Akasuki. Il se débrouillait plutôt bien avec sa fille en l'absence de sa femme, et se permit même de prendre quelques congés pour les suivre au Japon lorsque Marjolaine eut treize ans.
Ce voyage resta graver dans la mémoire et le cœur de l'adolescente comme la plus fabuleuse des rencontres de sa vie : celle de ses origines. Elle découvrit une partie de sa famille maternelle qui l'accueillit avec chaleur, ignorant ses difficultés à parler leur langue, riant avec elle, pleurant longuement lors de son départ. Elle se jura de retourner dans son nouveau pays de cœur dès qu'elle serait adulte...
"Mais la vie en décide parfois autrement" se dit Marjolaine en quittant le port pour s'engager dans une rue qui sentait bon le sapin.
Au cœur d'une petite pinède, la salle des fêtes apparut toute illuminée et déjà bruyante. Marjolaine engagea sa voiture sur le parking déjà plein et trouva une place tout au bout, sous les pins. Elle coupa le moteur et posa ses mains sur le volant pour tenter de calmer sa respiration qui s'accélérait déjà. La fête des dix ans de la promo...
En avance sur son cursus scolaire, Marjolaine avait à peine plus de seize ans quand elle avait passé son bac. Et cette année restait marquée dans sa mémoire comme la pire de ton son parcours scolaire. Sa jeunesse avait sucité des jalousies auprès des autres filles de la classe qui la prirent très vite en grippe. Les garçons, quand à eux, se moquaient bien de ce petit morceau de femme, plate comme une crêpe, et qui ne pouvait rivaliser avec les beautés européennes, grandes, élancées, montées sur talons, et terriblement maquillées.
Un soir, sa mère la surprit en larmes dans sa chambre. Bien vite, Marjolaine tenta de masquer sa tristesse, mais sous son attitude stricte, Akasuki cachait un cœur immense et une réelle empathie. Contre toute attente, elle incita Marjolaine à lui livrer combien elle souffrait d'être la plus jeune, d'avoir un corps d'enfant, du regard moqueur des filles de sa classe et indifférent des garçons. Akasuki écouta, longtemps, patiemment, essuyant parfois une larme qui roulait de nouveau sur la joue de sa fille, ou attendant sans ciller que certains sanglots se taisent. Puis elle lui confia fille combien elle était fière d'elle, et que sous le pelage noir d'un oiseau se cachait souvent un magnifique cygne. Ce n'était pas grand-chose. Mais Marjolaine comprit à mi-mot que sa mère avait vécu ce qu'elle vivait actuellement quand elle était arrivée en France. Et cette différence se mua en force. L'adolescente releva le menton, décidée à ne plus jamais laisser les autres influencer ses émotions.
Et là, au volant de sa voiture, elle sentait combien il lui faudrait encore faire d'efforts, même dix ans plus tard, pour affronter le regard de ses anciens camarades de lycée. "Je peux être fière de moi" se dit-elle en descendant de sa voiture. "Je suis une bonne infirmière. J'écris mon premier roman. Je vaux autant qu'eux!".
Une petite décapotable rouge pénétra dans le parking à cet instant, et, ne cherchant même pas à trouver une place, se gara derrière deux véhicules déjà stationnés. Une grande femme brune en sortie, très mince, habillée d'une robe rouge éclatante même en pleine nuit et d'un collier en diamants qui brillaient de mille feux. Marjolaine, les yeux écarquillés, se demanda si les pierres étaient vraies... "Ne sois pas idiote, un pareil collier est hors de prix, même pour elle".
Elle, c'était Anabelle Givard, la pire peste que le lycée n'ait jamais accueillie, selon Marjolaine. Anabelle était toujours très entourée, et critiquait ouvertement tous les élèves. Elle faisait la pluie et le beau temps dans toutes les classes de terminal. Les garçons lui obéissaient comme autant de petits chiens dociles, les filles la craignaient même quand elles étaient censées compter parmi les amies d'Anabelle. Anabelle, la tyrannique, eut vite fait de s'en prendre à Marjolaine qui, du haut de ses seize ans et nimbée de complexes, ne trouvait pas grand-chose à répondre à ses attaques.
Et voilà que ce que la jeune romancière appréhendait le plus était en train de se produire : Anabelle serait présente ce soir, et, à priori, n'avait pas changé d'un pouce si ce n'était qu'elle semblait encore plus sûre d'elle et écrasante que dix ans plus tôt. Et Marjolaine ne doutait pas qu'Anabelle ferait tout, ce soir, pour la rabaisser une nouvelle fois.
Anabelle venait de pénétrer dans la salle des fêtes, et déjà une clameur s'élevait pour l'accueillir. Marjolaine sentit sa gorge se nouer : et si elle n'y allait pas? Après tout, sa tante n'en saurait jamais rien! "Et ta parole?" lui souffla la désagréable petite voix de sa conscience. Ses parents lui avaient appris le prix d'une parole donnée, et elle eut la certitude qu'elle était trop honnête pour mentir à sa tante Judith... D'un autre côté, elle pouvait aussi ne faire qu'un bref passage à la fête : elle avait promis d'y aller, pas d'y rester des heures! Une entrée discrète, un petit coucou rapide à quelques têtes dont elle ne se rappellerait certainement pas les noms, et qui, réciproquement, ne se rappellerait pas du sien, et le tour serait joué. Si elle se faisait suffisamment discrète, elle avait même une chance d'éviter Anabelle...
Marjolaine respira un grand coup en relevant le menton : allez, en avant! Elle commençait à peine à traverser le parking quand elle aperçut un homme marcher d'un pas vif vers l'entrée de la salle des fêtes. Sa haute silhouette parut familière à Marjolaine, mais elle dut attendre qu'il passe sous les projecteurs de l'entrée pour qu'elle le reconnaisse : l'inconnu de la crêperie! La jeune romancière, surprise par le tour que lui jouait le destin, se mit à trottiner vers l'entrée : si elle avait décrit ça dans son livre, elle se serait auto-censurée en pensant que c'était trop improbable!
La musique était déjà forte pour un début de soirée, surtout pour Marjolaine qui n'était pas habituée à sortir. Elle reconnut sans peine les titres diffusés sur les radios dix ans plus tôt. La salle était assez vaste mais déjà bien remplie, ce qui rassura la jeune femme : son entrée n'en avait été que plus discrète. Elle repéra immédiatement Anabelle Givard, au milieu d'un petit attroupement. Par réflexe, Marjolaine baissa la tête et se plaça dans son dos pour éviter son regard. Elle s'approcha du buffet où toute une variété de petits plats simples mais appétissants étaient proposés aux convives. La jeune femme s'absorba dans la contemplation de la charcuterie, sachant à l'avance qu'elle ne pourrait rien avaler. Puis son regard se porta sur l'estrade où un groupe pop-rock reprenait les vieux tubes. Les organisateurs avaient vraiment fait ça bien : ballons, cotillons, boules à facettes et lumières de toutes les couleurs... "On se croirait dans une boîte de nuit" se dit Marjolaine. Enfin, c'était ainsi qu'elle imaginait ce lieu où elle n'avait jamais mis les pieds!
- Marjo?
La voix, qui avait un accent familier, la fit pourtant sursauter. Elle se retourna pour découvrir un visage de femme dont les traits éveillèrent elle de vieux souvenirs de cinéma et de glace au chocolat... Elle hésita un instant avant de demander, presque timidement :
- Sophie?
Les yeux vert pâles se moquaient déjà gentiment, comme autrefois, de Marjolaine. Toute l'espièglerie du monde passait dans ce regard à l'émotion à fleur de peau.
- Ben oui! Tu m'reconnaissais pas, hein?! Faut dire qu'avec 3 enfants et 20 kilogs de plus...
Marjolaine sourit avec plaisir : sa seule amie du lycée était là! Celle qui avait su rester auprès d'elle malgré la méchanceté des autres filles, celle qui avait pris sa part de quolibets juste parce qu'elle était l'amie de Marjolaine... Celle aussi qui s'était enfuie trois jours avant son bac de philo avec l'homme de sa vie...
Sophie lui ouvrit spontanément les bras et les deux amies s'étreignirent avec émotion. Les dix ans d'absence s'effacèrent en un battement de cœur. Alors qu'elle se reculait pour mieux détailler cette rousse joviale qui était, à n'en pas douter, toujours son amie, Marjolaine tressaillit : à ses côtés, se tenait l'homme de la crêperie. Elle déglutit péniblement, cherchant dans ses lointains souvenirs l'image de Pierre qui avait volé de cœur de Sophie lors de son année de terminale. Pierre était châtain et grand, et si cet homme... Leurs regards s'accrochèrent une nouvelle fois et il esquissa un sourire amusé. S'était-il aperçu de son trouble? Cet homme, à n'en pas douter, connaissait son pouvoir sur les femmes. Si c'était bien Pierre, il n'était pas étonnant que Sophie ait tout abandonné pour lui...
Marjolaine reposa les yeux sur Sophie, prête à lui poser la question qui lui brûlait les lèvres, mais elle s'aperçut que son amie était déjà partie dans une longue tirade dont elle avait loupé le début :
- ... bref, incroyable! J'ai pensé un instant que je rêvais, mais c'était bien elle! Décidément, elle ne changera jamais! Elle m'a vue, tu penses, mais elle ne m'a pas adressé le moindre bonjour. Quelle pimbêche! Attends qu'elle ait des enfants et prenne vingts kilogs, ça va lui remettre la tête à l'endroit! Et attends, je ne t'ai pas raconté le plus drôle! J'étais à peine arrivée que...
Stop! Il fallait qu'elle l'arrête! Il fallait qu'elle lui demande des nouvelles de Pierre, oui, c'était ça! Ainsi elle saurait pour cet homme... Marjolaine glissa de nouveau un regard en biais. Toujours aux côtés de Sophie, légèrement en retrait, il ne l'avait pas quittée des yeux, arborant toujours ce léger sourire moqueur. Visiblement, la situation ne lui avait pas échappé et, plutôt que d'aider Marjolaine en se présentant de lui-même, il trouvait plus amusant de la laisser se dépêtrer avec le verbiage de son amie... La jeune femme se sentit rougir sous le regard clair de l'inconnu.
- ...Et c'est là que Mathieu est arrivé! continuait Sophie, qui semblait décidée à combler en dix minutes dix ans de silence
Marjolaine saisit la balle au bond pour reprendre la parole :
- Ah oui!! J'me rappelle!! Le type boutonneux avec l'appareil dentaire! fit-elle rapidement, dans l'espoir de rebondir sur Pierre. Pauvre gars, je me demande ce qu'il est devenu! C'est com...
- Je vais bien, coupa l'inconnu d'une voix grave et douce.
Marjolaine eut la désagréable impression de recevoir un seau de glaçons sur la tête avant de sentir le feu de la honte l'envahir toute entière. Non, c'était impossible! Elle dévisageait, bouche bée, l'homme qui lui faisait face, cherchant des indices de son passé peu avantageux. Mathieu était grand, mais elle ne se souvenait pas qu'il avait un regard aussi... aussi... La romancière pria soudainement pour qu'un cataclysme se produise, là, tout de suite : qu'elle soit avalée par une terrible fissure résultant d'un tremblement de terre spontané.... Mais il n'y avait pas de tremblements de terre en Vendée. Aucun événement ne lui permetrait d'échapper à son terrible malaise. Quelle bourde! Décidément, elle n'était pas faite pour vivre en société! Peut-être que si elle s'excusait et s'enfuyait en courant...
Mathieu lui tendit la main, apparemment de plus en plus amusé.
- Je suis heureux de te revoir, Marjolaine, fit-il d'une voix qui sembla s'attarder sur son prénom comme s'il le goûtait pour la première fois.
- Tu portais... des lunettes, bégaya stupidement Marjolaine, incapable de détacher ses yeux de ceux de Mathieu.
Sa main était chaude et enveloppante. Marjolaine avait du mal à se ressaisir... Il rit de bon cœur.
- Oui, d'affreux trucs noirs et épais!
Il lâcha la main de Marjolaine. Elle frissonna comme si elle avait froid.... Elle se tourna vers Sophie pour avoir un peu de secours, mais cette dernière avait dans les yeux une lueur moqueuse et se pinçait les lèvres pour ne pas rire. Visiblement, l'embarras de Marjolaine ne lui avait pas échappé.
- Ouh, quelle chaleur, fit-elle soudainement. Je vais nous chercher quelque chose à boire!
Marjolaine regarda son amie s'éloigner, les épaules secouées par un rire trop longtemps retenu. Elle fit de nouveau face à Mathieu.
- Je suis désolée... commença-t-elle.
- Tu étais à la ... fit-il en même temps.
Sourires. Marjolaine replongea avec délice dans le regard de Mathieu. La musique autour d'elle semblait plus douce, les gens se déplaçaient avec lenteur. Comment Mathieu avait-il pu autant changer? Qui aurait pu prédire qu'il deviendrait un tel cygne? La jeune femme sentit les battements de son cœur se précipiter un peu plus encore...
- Je suis désolée pour les boutons et les lunettes, fit Marjolaine avec sincérité.
- Tu es pardonnée. Et puis tu ne faisais que dire la stricte vérité. C'est bien toi que j'ai vue à la crêperie de Lucette, n'est-ce pas? enchaîna-t-il.
- Oui. J'habite à côté, et c'est un endroit où j'ai mes petites habitudes...
- Je comprends, Lucette est tellement adorable. Quand j'étais gamin, mes parents avaient l'habitude de m'emmener dîner chez elle tous les mardis soir. Je prenais invariablement la même chose : une crêpe salée et la fameuse "profiterolle selon Lucette".
- Elle est délicieuse!! Mais j'avoue avoir une préférence pour la normande.
- Celle avec les pommes et la cannelle? C'était la préférée de ma sœur!
Sophie arriva avec trois verres de sangria. Elle lança un discret clin d'œil à Marjolaine qu'elle trouvait toujours un peu trop rose.
- Tu es donc restée en Vendée, reprit Mathieu. Tu fais quel métier?
- Je suis infirmière dans une maison de retraite. C'est pas facile tous les jours, c'est vrai, continua-t-elle devant la grimace de ses amis, mais j'y ai rencontré des gens absolument charmants et très attachants.
- Je me souviens que tu écrivais des nouvelles, fit Sophie en avalant une gorgée de sangria. J'aurais parié que tu serais devenue écrivain ou journaliste! Ne me dis pas que tu as arrêté d'écrire...
Marjolaine ne remarqua pas le regard soudain suspicieux de Mathieu.
- Et bien, fit-elle un peu gênée, en fait je suis en train d'écrire mon premier roman... Mais je n'ai pas trop envie d'en parler, il n'est pas terminé.
- Oh c'est une superbe nouvelle ça! fit Sophie, enthousiaste. J'adorais lire tes nouvelles!
- Tu étais bien la seule! se moqua Marjolaine.
- Evidemment, il n'y a qu'à moi que tu les donnais à lire! lui cloua le bec Sophie.
Elle avait en partie raison. Marjolaine, qui aimait depuis son enfance inventer des histoires, avait découvert à l'adolescence le plaisir de les coucher sur le papier. Elle gardait ses écrits pour elle, du moins au début, n'osant pas les montrer à qui que ce soit. Puis, au lycée, quelques proches amis l'avaient persuadée de les laisser les lire. Les retours positifs avaient incité Marjolaine à continuer ses écrits, mais elle n'ignorait pas que l'opinion de ses amis était faussée par le lien qui les unissait. Jamais elle ne saurait vraiment ce qu'elle valait tant qu'elle n'aurait pas osé déposer l'un de ses récits dans la boîte aux lettres d'un éditeur. Et cela, elle n'avait jamais eu le courage de le faire. Prétextant de laisser ses textes mûrir, elle fuyait devant un possible échec, craignant d'y perdre son goût pour l'écriture. Mais le Destin en avait décidé autrement...
- Et de quoi parle ton roman? demanda Mathieu d'une voix étrangement froide.
- C'est une saga familiale qui débute au Japon et se poursuit en France, lui répondit Marjolaine, surprise qu'il semblât se désintéresser de la conversation.
- Ah, très bien.
Faisait-il partie de ces personnes que la présence d'un auteur dérangeait? Avait-il peur de se retrouver croqué dans les pages de Marjolaine? Son atittude plus distante déçut Marjolaine : "Un beau cygne peut être resté un vilain petit canard, à l'intérieur..." se dit-elle.
- Et tu as un éditeur? questionna Sophie qui ne s'était pas rendue compte de la gêne de Mathieu.
- Oui et non, lui répondit la jeune romancière en reportant son attention sur son amie. Je suis passée chez les Editions Dascaux. Ils m'ont dit être intéressés par mon roman, mais encore faut-il qu'ils l'acceptent. Je dois voir l'un de leur conseiller dans quelques jours. On verra bien!
- Et toi, Mathieu, tu fais quoi dans la vie? fit Sophie qui semblait bien décidée à mener la conversation à sa manière.
Il n'eut pas le temps de répondre. Son regard se porta derrière Marjolaine juste avant qu'une voix d'une sensualité contrôlée ne s'élève dans son dos.
- Alors, comme ça Mathieu est venu à notre petite sauterie?
Marjolaine sentit tous ses muscles se raidirent et dût lutter contre l'envie de prendre ses jambes à son cou. Anabelle Givard venait d'apparaître à ses côtés...