Blog de Karine Carville : ses romans et ses événements.
Bonjour mes blogonautes !
La semaine dernière, Sophie m'a proposé 5 mots qui étaient : broc - glaïeul - doudou - vert - mouche. Ils m'ont emmenée dans un endroit solitaire en compagnie d'un petit garçon... Je vous laisse découvrir le texte et me donner, dans les commentaires, les 5 mots de la semaine prochaine !
L'ours et la mouche
Il pénétra dans la pièce les yeux baissés et les mains cramponnées à son ours en peluche. Ses semelles neuves grinçaient outrageusement sur le parquet fraîchement ciré, le contraignant à mesurer ses pas comme il comptait ses inspirations. Il s’arrêta au milieu de la chambre, les yeux rivés sur les stries foncées des lames de chêne. Il osa respirer un peu plus fort, s’attendant presque à entendre l’écho des battements trop rapides de son cœur dans la pièce plongée dans l’obscurité. Que faisait-il là ? Les adultes auraient certainement désapprouvé sa présence ici, mais cela avait été plus fort que lui. Il fallait qu’il vienne encore une fois…
Il osa enfin lever les yeux, lentement, respectueusement, tout en plaquant son doudou contre sa poitrine. Son regard rencontra un gros broc en porcelaine bleu et blanc posé au pied du lit. Des glaïeuls aux couleurs éclatantes en émergeaient, contrastant vivement avec la pénombre qui régnait dans la chambre et le couvre-lit beige. Puis ses yeux suivirent la courtepointe brodée avant de s’arrêter sur la main moribonde.
Un long frisson d’horreur le saisit alors qu’il faisait un pas en avant, puis un second. Il devait le faire. Lui seul savait…
La gorge nouée par une terreur sans nom, il se planta au chevet du mort et observa une ultime fois les traits sévères de son grand-père. La bouche était tordue dans un rictus méprisant, les cheveux éparses laissaient apparaître de disgracieuses tâches de vieillesse alors que le nez aquilin conférait au mort un air hautain qui ne le quitterait jamais.
Il se força à déglutir, terrorisé par la sensation que le mort allait subitement ouvrir les yeux et lui demander d’une voix tonitruante ce qu’il faisait là. Contre sa poitrine, son ours en peluche lui parut soudain un rempart dérisoire… Il se força à inspirer profondément. Il devait oublier tout ce qu’il avait entendu ces deux derniers jours, tout ce que les adultes avaient dit entre eux. Lui savait que tout cela était faux…
Il chercha du regard la discrète boîte en fer qui ne quittait jamais la table de chevet de son grand-père. Elle était posée un peu en retrait, derrière un pot de chrysanthème. Il jeta un dernier coup d’œil vers le mort, comme pour quêter son approbation, puis posa une main tremblante sur la boîte. Calant son doudou sous son coude, il batailla un instant avant de parvenir à l’ouvrir… Une superbe mouche verte sur un écrin de feutrine noire apparut. Avec une délicatesse sans nom, il s’empara du leurre et le garda un instant au creux de sa paume.
Des souvenirs frappaient sa mémoire. Le bruit du vent autour de la rivière, le chant des oiseaux, la brûlure du soleil sur sa peau, le silence complice, sa première truite, le regard appréciateur de son grand-père… Il referma la main pour mieux conserver pour lui ces souvenirs incroyables. Qui savait combien le mort aimait la pêche et son petit-fils ? Lui savait…
Il posa une ultime fois les yeux sur le visage grave. En deux enjambées il fut auprès de lui et glissa son ours en peluche contre le mort avant de s’enfuir avec son plus beau secret.
★★.·¯`★ Bonne lecture ! ★¯`·.★★
Ҡ♥яɪиε